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1    UNE MISSION ÉDUCATIVE À LA FOIS AMPLE ET RECENTRÉE

Il nous paraît d'abord utile d'exposer nos réflexions et convictions relativement à la mission éducative. Celles-ci s'enracinent tout autant dans la description minutieuse que nous ont donnée les acteurs sociaux des ratés et des réussites du système actuel et de leurs attentes que dans l'étude que nous avons faite du contexte social en vue de dégager les mouvements de fond, les appels de la conjoncture qui structurent, en quelque sorte, la demande éducative1 .

Ce que nous attendons de l'école est étroitement lié à l'idée que nous nous faisons du bagage que toute personne doit posséder pour s'épanouir, mais aussi à l'orientation que nous voulons nous donner comme société. À cet égard, face au flou qui caractérise actuellement notre projet social, la tentation peut être forte pour le milieu scolaire de s'abandonner à un sentiment d'impuissance. En effet, alors que les valeurs communes qui devraient servir de ciment à notre société sont loin d'être clairement reconnues, que le développement économique paraît impossible à maîtriser, fluctuant au gré de la mondialisation des échanges et de la déréglementation des marchés financiers, que le rôle du travail salarié comme mode dominant d'insertion sociale et de distribution des richesses est remis en question, que l'exclusion sociale gagne du terrain, que la permanence des savoirs est de plus en plus illusoire, il est normal de se demander à quoi l'éducation peut bien préparer. À composer avec l'incertitude et le changement, certes, mais encore... On a été habitué à ce que les réformes de l'éducation aillent de pair avec un changement social qui paraissait souhaitable à la majorité. La réforme issue du rapport Parent2 , par exemple, se voulait une contribution à la Révolution tranquille et à la modernisation du Québec. Aujourd'hui, une réforme de l'éducation que l'on voudrait dans le sillage d'un projet social mobilisateur serait bien en mal d'impulsion. Par contre, si l'éducation accepte d'avancer dans le brouillard, qui, soit dit en passant, n'est pas toujours aussi dense qu'il n'y paraît à première vue, elle pourrait bien servir de phare à d'autres institutions sociales en panne de repères. Dans cet ordre d'idées, nous partageons avec la majorité des acteurs sociaux et scolaires qui ont participé aux travaux des États généraux l'idée que la réforme de l'éducation que nous entreprenons doit contribuer à l'émergence d'une société plus juste, plus démocratique et plus égalitaire et nous permettre de progresser vers une plus grande humanité. À cette fin, il faut conserver à la mission éducative toute son ampleur, éviter de l'enfermer dans les couloirs étroits de la transmission des savoirs ou de l'utilitarisme économique. Par ailleurs, il faut résister à la tentation de déresponsabiliser les autres institutions au profit de l'école, qu'il s'agisse de la famille, des entreprises, des lieux culturels, ou des Églises.

Ce n'est pas une tâche facile de circonscrire les finalités éducatives. Les réalités sont toujours beaucoup plus riches et interreliées que les catégories dans lesquelles nous sommes contraints de les enfermer, sans compter que les concepts peuvent avoir des sens très différents selon les personnes qui les utilisent. Nous avons constaté à cet égard à quel point le concept d'instruire revêtait une connotation négative pour plusieurs personnes soit parce qu'on le réduisait à des apprentissages élémentaires ou encore à une pédagogie autoritaire et dépassée du type «bourrage de crâne», soit parce qu'on craignait qu'il n'inclue que les seules connaissances, délaissant ainsi le développement des habiletés et des attitudes. Pourtant, selon nous, instruire fait référence à une conception large et moderne de la responsabilité qu'a l'école en matière cognitive. Il n'est donc pas toujours facile de s'entendre sur le sens des mots. Nous croyons néanmoins qu'un effort de clarification des finalités éducatives s'impose et nous proposons de les regrouper autour des trois axes suivants: l'instruction, la socialisation, la qualification.

Instruire est une tâche essentielle de l'institution scolaire. L'école, le collège, l'université sont le lieu - et le temps - d'un apprentissage guidé qui permet à l'élève, par le contact avec les grands domaines de la culture et son cheminement dans diverses disciplines, d'acquérir les connaissances, les habiletés et les attitudes nécessaires pour comprendre et transformer le monde ainsi que pour continuer à apprendre tout au long de sa vie. L'accroissement exponentiel des connaissances, leur renouvellement rapide, l'exigence de connaissances de plus en plus élevées et de plus en plus abstraites pour bien s'intégrer dans une société où le savoir occupe une place centrale militent en faveur d'un renforcement des compétences de type cognitif. À cet égard, l'enseignement supérieur a des obligations propres en ce qui a trait au développement des connaissances et de leurs applications dans le cadre d'activités de recherche et de transfert technologique et scientifique. Si l'école n'a pas le monopole de l'instruction, pas plus d'ailleurs qu'elle n'a celui de la socialisation ou de la qualification, il est clair qu'en tant qu'institution d'éducation formelle, elle est son lieu privilégié.

Socialiser est une autre finalité de l'institution scolaire. Celle-ci doit transmettre les valeurs qui fondent notre société démocratique (l'égalité, les libertés fondamentales, le respect de l'autre, la justice, la coopération, la solidarité) et le respect des institutions communes tout en demeurant un lieu d'exploration des valeurs. Elle prépare les individus à l'exercice de la citoyenneté en leur apprenant leurs droits et leurs devoirs, le respect des règles communes et l'ouverture à la diversité. L'école est aussi le creuset d'une société démocratique par sa fonction d'égalisation des chances et sa contribution à la cohésion sociale. Elle ne doit pas négliger ce volet de sa mission, sous peine d'être elle-même un agent de fracture sociale.

Qualifier fait aussi partie de la mission de l'institution éducative. Elle doit, en tenant compte des besoins du marché du travail ainsi que des champs d'intérêt et des aptitudes des élèves, jeunes ou adultes, assurer la formation et le perfectionnement nécessaires à l'exercice d'une activité professionnelle telle qu'elle permette à la société un développement durable et aux individus une intégration réussie au marché du travail de même qu'une adaptation permanente aux changements qui ne manqueront pas de se produire dans la nature et les exigences des emplois.

L'école n'assume pas seule ces finalités éducatives. En effet, d'autres lieux et institutions interviennent quotidiennement pour proposer des apprentissages, satisfaire un besoin de savoir ou faire vivre des expériences culturelles. La famille, les médias, les bibliothèques, les loisirs scientifiques et culturels, les syndicats constituent ces passages complémentaires nécessaires au développement des individus. Certes, le résultat des apprentissages faits dans le cadre de ces activités non scolaires doit être réinvesti à l'école mais, plus encore, la mise en réseau de ces divers lieux éducatifs s'impose pour établir la cité éducative. De la même façon, l'école doit pouvoir compter que la famille, les Églises ou les groupes communautaires assument davantage leurs responsabilités quant à l'éducation aux valeurs, à l'engagement dans la foi ou à l'acquisition des moyens nécessaires pour vivre sa citoyenneté. Enfin, si l'école a pour mission de qualifier, elle ne peut le faire sans tenir compte des exigences du développement social et économique et de la difficulté croissante d'intégrer le marché du travail; elle ne peut non plus le faire selon des modes exclusivement scolaires: il lui faut donc entretenir une collaboration soutenue avec les entreprises, les groupes de soutien à l'insertion ou à la recherche d'emploi et les organismes de planification et de développement.

Mais ces finalités, pour inspirer les changements que nous souhaitons, doivent se refléter dans la vie pédagogique et dans l'organisation du système éducatif. Ainsi, sur le plan de la vie pédagogique, seuls des curriculums riches et équilibrés et des programmes structurés permettant d'acquérir les savoirs essentiels feront de l'école un lieu d'apprentissage et d'initiation à la culture; cela est vrai pour tous les ordres d'enseignement. Afin d'éviter d'accentuer encore l'exclusion ou le désintéressement à l'égard des apprentissages proposés, les méthodes et moyens pédagogiques seront mieux adaptés aux besoins et au rythme de chacun. Parmi ces moyens, les nouvelles technologies de l'information et de la communication ne pourront soutenir l'apprentissage que dans la mesure où elles seront intégrées, de façon planifiée, aux démarches éducatives. L'évaluation des élèves servira d'abord leur cheminement et ensuite seulement la sanction de celui-ci; elle sera utilisée avec modération plutôt que de constituer le but de l'enseignement. La pédagogie suscitera le goût d'apprendre et l'engagement des élèves dans leur métier d'étudiant plutôt que la consommation passive des savoirs. Des élèves responsables de leur apprentissage, des maîtres responsables de leur enseignement, des directions d'école responsables d'exercer un leadership éducatif et de créer les conditions propices à la réussite traduiront ces exigences.

À sa façon, l'école fait naître au monde par la connaissance; mais elle est aussi elle-même un monde où naissent des citoyennes et des citoyens. C'est pourquoi elle doit devenir un lieu d'éducation civique et avoir pour projet collectif de rassembler tous les élèves, au-delà de leurs différences, mais dans le respect de celles-ci. En s'organisant elle-même comme une société, elle établira des structures qui favorisent la participation et l'exercice de la démocratie, tout en offrant aux élèves de véritables occasions d'engagement.

L'école doit constituer un milieu de vie exemplaire au regard des finalités qu'elle poursuit: elle doit exercer ses responsabilités par la mise en place de formules d'encadrement pédagogique qui soutiennent la réussite des élèves; par un recrutement, une formation et un perfectionnement du personnel enseignant à la hauteur des qualités attendues de ce dernier; par l'association de toutes ses catégories de personnel à la définition et à l'exécution des activités éducatives; par la sollicitation d'un soutien constant de la part des parents; bref, par la valorisation du potentiel éducatif de toutes les ressources humaines qui ont un rôle à jouer en matière d'éducation.

Sur le plan de l'organisation du système, le partage des compétences entre les divers paliers de la structure scolaire doit être révisé de façon que chacun prenne plus de responsabilités à l'égard de son milieu et assume, à son niveau, les exigences d'équité à l'égard des populations étudiantes. La décentralisation ne doit pas être l'occasion de se soustraire à l'obligation de solidarité: au contraire, elle est une nouvelle façon de s'en acquitter.

De même, la cohérence dans l'organisation des services de formation doit faciliter la continuité du cheminement scolaire, le réaménagement de l'offre de formation, particulièrement à l'enseignement supérieur; elle doit aussi tendre vers une plus grande accessibilité, une meilleure efficacité de la gestion et une rationalisation des coûts. Le système d'éducation sera appelé à assouplir ses modes de formation, notamment à l'endroit des adultes, dont les besoins, variés et multiples, exigent de la flexibilité et des services adaptés.

Enfin, de toutes parts, on a réclamé l'ouverture des établissements scolaires à la communauté, un accueil plus spontané des contributions de l'extérieur, de meilleures formules de concertation ou de coordination. Cette préoccupation de plus en plus largement partagée à l'égard de l'éducation peut être un facteur d'évolution très précieux. Il faut s'en réjouir. Pour éviter que l'école ne devienne une forteresse à l'abri de toute influence ou un foyer de résistance aux contributions de l'extérieur, ou, au contraire, un moulin où les entrées et sorties se feraient au détriment de l'intégrité de la mission éducative, ces relations souhaitées entre les établissements scolaires et leur communauté devront être balisées en fonction de l'intégration des contributions de chacun plutôt que de leur addition.

Nous avons choisi de montrer comment actualiser les finalités énoncées en délimitant de grands chantiers qui constituent tout autant des lieux que des objets d'intervention. Les tâches qui s'y rattachent, et qui concernent tous les acteurs scolaires et sociaux, nous paraissent susceptibles de rénover notre système d'éducation.


1.    Nous avons aussi tiré profit de l'avis produit par le Conseil supérieur de l'éducation, à l'occasion des États généraux sur l'éducation: Pour la réforme du système éducatif - Dix ans de consultation et de réflexion, 1995, 65 p.

2.    Rapport de la Commission royale d'enquête sur l'enseignement dans la province de Québec, 1963 à 1966, 5 tomes.

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