2.2 ÉTENDRE
ET AMÉLIORER L'OFFRE DE SERVICES PUBLICS À LA PETITE ENFANCE
Il y a une trentaine d'années
déjà, le rapport Parent recommandait des activités éducatives
suivies pour les enfants de 4 et 5 ans. On y prévoyait l'établissement
de services préscolaires pour tous les enfants de 5 ans et, par
la suite, leur extension à ceux de 4 ans. Depuis, l'évolution
sociale n'a fait que renforcer la nécessité d'étendre ces
services aux jeunes enfants. L'accroissement de la participation des femmes
au marché du travail, et en particulier des mères de jeunes enfants,
s'est traduit par une augmentation de la demande de services pour les tout-petits.
La diminution du nombre d'enfants par famille lance de nouveaux défis
en ce qui a trait à la socialisation des enfants et fait naître
le besoin d'organiser des services collectifs qui leur donneront la possibilité
d'être en contact avec d'autres enfants et d'accroître ainsi leurs
habiletés relationnelles et sociales. Il faut aussi considérer
que l'augmentation du nombre de jeunes enfants vivant dans des conditions de
pauvreté, dont bon nombre d'enfants de familles monoparentales, représente
un facteur de risque pour leur développement que même les parents
les plus affectueux et les plus attentifs sont loin d'être toujours en
mesure de contrer. De même, l'évolution de la société
québécoise vers une pluriethnicité accrue l'oblige à
prendre en considération les besoins particuliers qu'ont les jeunes enfants
immigrants d'être initiés le plus tôt possible à la
langue et la culture communes de la société d'accueil. Ces facteurs,
sans nier la responsabilité parentale, militent pour un accroissement
de la prise en charge collective de l'éducation des tout-petits et pour
la mise en place de services qui puissent y répondre.
Les résultats de nombreuses études récentes confirment
l'opportunité et les avantages d'une intervention précoce21
. Les programmes du champ de la petite enfance sont considérés
comme des moyens de prévenir les retards et les échecs scolaires
plus efficaces que les mesures de remédiation à l'égard
des élèves en difficulté qui arrivent souvent lorsque le
mal est fait et que l'enfant a perdu l'estime de lui-même et la confiance
en ses capacités. Les premières années de la vie sont déterminantes
pour le développement des habiletés cognitives, sociales et affectives
nécessaires aux apprentissages ultérieurs et à une intégration
sociale réussie; c'est aussi durant les premières années
que se forgent les conceptions des parents à l'égard des chances
de succès de leur enfant. Voilà pourquoi il est essentiel d'intervenir
tôt, d'autant plus que le coût de l'intervention est moins important
à ce stade. Il faut aussi considérer que l'intervention éducative
auprès de la petite enfance, surtout si on y associe les parents et le
milieu communautaire et si elle s'appuie sur la concertation entre les divers
partenaires, permet d'amenuiser les effets négatifs qu'ont sur les enfants
la pauvreté et les problèmes psychosociaux des parents. Considérant
que les effets positifs de tels programmes d'intervention précoce sont
plus marqués chez les enfants et les parents de milieux défavorisés,
il faudra, advenant une mise en place progressive de services universels, que
ces groupes soient traités en priorité.
Il est clair que les services existants sont loin de répondre à
la demande sociale, ce qui oblige une grande partie des parents à
se débrouiller avec les moyens du bord pour concilier leurs responsabilités
parentales et professionnelles et condamne bon nombre d'enfants à recevoir
des services dont la qualité n'est pas toujours assurée. Seule
la maternelle cinq ans à demi-temps est universelle et gratuite;
malgré son caractère facultatif, la quasi-totalité des
enfants de ce groupe d'âge la fréquentent. D'autres services ne
sont offerts qu'à certaines catégories d'enfants, par exemple,
à ceux qui viennent de milieux économiquement défavorisés.
C'est le cas de la maternelle cinq ans à temps plein et des différentes
formes de maternelle quatre ans (classe maternelle, maternelle-maison,
maternelle spéciale destinée aux enfants handicapés) ou
de la maternelle-animation Passe-Partout destinée aux parents des enfants
de cet âge). Ces programmes destinés aux enfants dits à
risque ne rejoignent actuellement que 39,5 p. 100 du groupe cible22.
Quant aux services de
garde, leur organisation est encore plus anémique et anarchique.
Malgré son augmentation au cours de la dernière décennie,
le nombre de places disponibles dans les garderies ne permet pas de répondre
aux besoins exprimés par les parents, en particulier pour les enfants
de 3 à 5 ans. Les services de garde régis (garderies à
but non lucratif ou à but lucratif, services de garde en milieu familial
dont la coordination est assurée par une agence et services de garde
en milieu scolaire) ne rejoignent que 15,3 p. 100 des enfants de moins
de 6 ans. Par comparaison avec la plupart des pays de l'Organisation de
coopération et de développement économiques (OCDE), le
Québec fait figure de parent pauvre. Par exemple, alors que le taux de
fréquentation des lieux de développement de l'enfant (maternelle
et services de garde régis) par les enfants de 4 ans était
d'environ 22 p. 100 au Québec, le taux de préscolarisation
des enfants du même âge était de 50,8 p. 100 en
Suède, de 53 p. 100 aux États-Unis, et d'au-delà
de 90 p. 100 en Nouvelle-Zélande, en Espagne, aux Pays-Bas,
en Belgique et en France.
La qualité des
services fait également problème, comme le soulignait le Conseil
supérieur de l'éducation dans son récent avis sur le sujet.
Les services de garde non régis - qui, rappelons-le, accueillent la majorité
des tout-petits - ne sont soumis à aucune réglementation ou norme
officielle relative à la qualité des activités éducatives,
des soins de santé, de l'alimentation, de l'hygiène et de la sécurité.
Quant aux services régis, les infractions aux règlements édictés
par l'Office des services de garde à l'enfance de même que le nombre
relativement élevé de plaintes sèment le doute sur la qualité
des services offerts dans les garderies à but lucratif. Les normes
relatives à la formation du personnel des services de garde pour
les garderies, on demande qu'une éducatrice ou un éducateur sur
trois ait reçu une formation reconnue qui correspond à certains
programmes de l'enseignement collégial ou universitaire, alors que pour
les services de garde en milieu scolaire, on exige une quatrième secondaire
et une expérience de travail auprès des enfants - semblent
fort peu élevées si l'on tient compte des exigences de la
tâche qui suppose que l'on puise dans une gamme étendue de compétences
pour soutenir le développement d'enfants aux caractéristiques
fort diverses. À la maternelle, parmi les facteurs qui peuvent influer
sur la qualité des services, on relève le nombre élevé
d'enfants par éducatrice ou éducateur et l'imprécision
du programme éducatif qui peut donner lieu au meilleur comme au pire.
Il ne s'agit pas de nier la qualité du travail accompli, en milieu de
garde ou à l'éducation préscolaire. Au contraire, nous
croyons suffisamment en la qualité de ces services pour en demander l'extension.
Par ailleurs, il nous paraît nécessaire de bien baliser leur organisation.
Dans l'Exposé
de la situation, nous avions proposé d'accroître le nombre
de places en garderie mais, pour les enfants de 4 et 5 ans, nous avions
opté pour une extension des services de maternelle. Les discussions que
nous avons tenues à l'occasion des assises régionales et nationales
nous amènent à reconsidérer en partie cette position. Nous
estimons toujours qu'il est opportun d'offrir la maternelle cinq ans
à temps plein à tous les enfants. De nombreux commentaires
positifs ont d'ailleurs été formulés par les participants
et les participantes des régions où ce service était donné
parce qu'elles faisaient partie des zones désignées. Cela permettrait
d'offrir une plus grande continuité aux enfants dont bon nombre doivent
actuellement être inscrits à un service de garde pour le demi-temps
non passé en maternelle. Dans certaines régions, les services
de garde régis sont peu organisés; il nous paraît alors
plus réaliste de miser sur l'infrastructure existante à l'éducation
préscolaire pour garantir des services de qualité. De plus, les
exigences de formation - études universitaires - qui s'appliquent aux
éducateurs et aux éducatrices de maternelle sont plus compatibles
avec le rôle que nous voudrions voir jouer aux services éducatifs
offerts durant l'année qui précède l'entrée des
enfants à l'école primaire. Il ne s'agit pas d'une scolarisation
précoce aux mille dangers comme certains semblent le craindre. Il s'agit
d'un temps privilégié comportant des activités éducatives
préparatoires à la scolarisation qui s'accorde aux rythmes et
aux modes d'apprentissage de l'enfant, notamment en puisant dans les approches
ludiques, comme c'est le cas actuellement pour la maternelle à demi-temps.
Nous reconnaissons que les enfants de cet âge ont des besoins différents
de ceux des enfants plus âgés (tout comme ils ont des besoins
bien différents des enfants de 2 ans qui fréquentent parfois
la même garderie): espace nécessaire au mouvement; aménagement
physique respectueux de leur taille; possibilité de faire la sieste;
intégration à un petit groupe stable d'enfants; relations suivies
entre les parents et les éducateurs ou éducatrices, par exemple.
Toutefois, nous croyons que le milieu scolaire est en mesure de répondre,
de manière satisfaisante, à ces besoins. Il ne nous paraît
pas utile pour le moment de rendre obligatoire la préscolarisation.
D'une part, nous risquerions de heurter ainsi les convictions de certains parents
qui verraient dans ce geste une sorte de conscription; d'autre part, nous constatons
que, lorsque l'offre de tels services existe, la fréquentation des enfants
suit sans qu'il faille imposer quoi que ce soit.
En ce qui a trait aux
services à offrir aux enfants de 4 ans, la diversité
des attentes de même que l'état inégal d'exploitation des
services selon les milieux et les régions nous invitent à plus
de souplesse. Nous croyons qu'une offre de services publics gratuits s'impose,
à demi-temps pour tous les enfants et à temps plein pour certaines
catégories d'enfants qui ont des besoins particuliers (enfants de
milieux économiquement défavorisés, de communautés
culturelles ou enfants handicapés). Par ailleurs, le type de service
à retenir (maternelle ou garderie à but non lucratif) devrait
être laissé à la discrétion des parents tout
en tenant compte des ressources locales. Un mécanisme de coordination
et d'arbitrage de l'offre de services devrait être prévu dans l'établissement
d'une éventuelle politique sur les services à la petite enfance.
Nous croyons qu'il est possible, voire nécessaire, que les deux réseaux
(celui des garderies et celui de l'éducation préscolaire) conviennent
d'un programme-cadre qui baliserait les interventions éducatives
faites auprès de ces enfants, en tenant compte du programme d'activités
de la maternelle cinq ans. Nous estimons toutefois que, pour garantir des
services de qualité, les exigences de formation des éducateurs
et éducatrices des garderies et des services de garde en milieu scolaire
devront être resserrées. Le diplôme d'études collégiales
en techniques d'éducation en services de garde à l'enfance ou
l'équivalent devrait devenir la condition d'accès à l'emploi.
Parallèlement, il importe de donner au personnel déjà en
poste le perfectionnement nécessaire pour répondre à la
hausse des normes envisagée.
Soucieux d'assurer un dépistage
précoce des difficultés, nous étions d'avis qu'une évaluation
obligatoire de l'état de développement des enfants à l'âge
de trois ans par des spécialistes du réseau de la santé
et des services sociaux pouvait être une avenue intéressante. Dans
l'ensemble, ces spécialistes, de même que la plupart des participants
et participantes aux assises régionales, se sont montrés peu favorables
à cette formule, craignant que les enfants ne soient catalogués
et jugeant cette approche coûteuse et peu efficace. Nous nous rallions
à cette position mais rappelons l'importance de sensibiliser et d'outiller
les parents de même que les éducateurs et éducatrices des
services de garde de telle sorte qu'ils puissent diagnostiquer les problèmes
de développement des enfants et assurer les suivis qui s'imposent.
Au cours de la dernière
décennie, un grand nombre de lois, de politiques et de plans d'action
gouvernementaux dans les secteurs de la famille, des services de garde, de l'éducation,
de la santé et des services sociaux ainsi que de l'immigration ont servi
de cadres aux actions menées dans le domaine de la petite enfance. L'absence
de concertation entre ces multiples engagements sectoriels n'a pas permis d'en
arriver à la complémentarité souhaitée. Étant
donné la multitude des intervenants dans le domaine de la petite enfance,
à l'instar du Conseil supérieur de l'éducation, nous considérons
qu'une politique intégrée relative aux services à la
petite enfance permettrait de préciser le rôle des différents
ministères et partenaires en cause, d'assurer une coordination plus efficace
et une cohérence accrue des actions à accomplir dans ce domaine.
21. Marthe
HAMEL. «Les faits et les théories qui soutiennent les interventions
éducatives au préscolaire» dans Nicole ROYER (dir.) Éducation
et intervention au préscolaire, 1995; MINISTÈRE DE L'ÉDUCATION.
L'impact des interventions précoces en milieu économiquement
faible sur la situation scolaire des élèves sept ans après
leur entrée en première année du primaire (document
de travail), Direction de la recherche, 1992, 11 p.; Guy LEGAULT. Services
éducatifs donnés aux enfants de quatre ans de milieu économiquement
faible. Effet sur la diplomation, Direction de la recherche, ministère
de l'Éducation, 1993, 11 p.; Ruth ROSE et Diane RICHARD. Les
coûts et les bénéfices d'un programme éducatif préscolaire,
universel, facultatif et gratuit, Conseil supérieur de l'éducation,
mai 1996, 99 p.
22. Les
données de cette section sont tirées de l'avis produit par le
Conseil supérieur de l'éducation. Pour un développement
intégré des services éducatifs à la petite enfance:
de la vision à l'action, 1996, 121 p.
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