2.4 CONSOLIDER
LA FORMATION PROFESSIONNELLE ET TECHNIQUE
Nous croyons qu'il est
essentiel de tout mettre en oeuvre pour qu'aucun jeune ne quitte le système
scolaire sans y avoir acquis une qualification professionnelle qui lui permette
de s'intégrer au marché du travail. Comme nous l'avions souligné
dans l'Exposé de la situation, la réforme de la formation
professionnelle de 1986, en haussant les exigences de formation générale
à l'entrée dans cette filière dans l'espoir de la revaloriser,
a contribué à en éloigner bien des jeunes. Les élèves
de moins de 20 ans comptent en effet pour moins du tiers des inscriptions
à la formation professionnelle du secondaire. Il nous paraît urgent
de recréer, parallèlement au parcours actuel, qui est plus adapté
aux besoins des adultes, une filière de formation professionnelle pour
les jeunes et de faire en sorte que celle-ci soit considérée comme
une voie normale de scolarisation.
Nous croyons que les programmes d'études conduisant à l'obtention
du diplôme d'études professionnelles devraient être accessibles
après la troisième secondaire et qu'ils devraient prévoir
la poursuite de la formation générale en concomitance avec
l'amorce de la formation professionnelle. Il importe de maintenir la formation
générale qui facilite la poursuite d'études et l'adaptation
professionnelle. Par ailleurs, comme bon nombre de personnes nous l'ont rappelé
au cours de nos consultations, l'adaptation de la formation générale
aux champs d'intérêt des élèves qui optent pour
la formation professionnelle ou technique représente un défi
pédagogique qui n'a toujours pas été relevé.
À preuve, le grand nombre d'élèves du collégial
qui se voient privés de leur diplôme parce qu'il leur manque des
cours de formation générale commune, alors qu'ils ont terminé
l'étude de leur spécialité. Le sens de ces cours et leurs
liens avec la spécialité ne sont pas toujours évidents
pour l'élève sans compter que ceux et celles qui enseignent une
spécialité et les employeurs sont loin d'être toujours convaincus
de leur pertinence. À notre avis, malgré les résistances
qu'elle suscite chez bon nombre d'enseignants et d'enseignantes des disciplines
de la formation générale, l'introduction, avec le Renouveau de
l'enseignement collégial, d'un cours de formation générale
propre au programme ouvre la voie à une meilleure intégration
de la formation générale et de la formation technique. Il ne s'agit
pas de diluer les contenus ou de les adapter trop étroitement à
la spécialité choisie par l'élève, mais plutôt
de faire appel à des moyens plus concrets et à des références
culturelles qui correspondent aux champs d'intérêt de ces élèves
pour atteindre les objectifs visés. Au secondaire, certains voient dans
l'extension de la voie technologique actuellement en expérimentation
(comme son nom l'indique, elle met l'accent sur la technologie pour stimuler
le goût d'apprendre de l'élève) un moyen de permettre l'atteinte
des objectifs des programmes de la formation générale. Après
quelques années d'expérimentation, les résultats obtenus
n'indiquent pas qu'il y ait d'avantages évidents à suivre la voie
technologique plutôt que la voie traditionnelle en ce qui a trait à
la persévérance scolaire ou à la diplomation. En revanche,
il semble que les élèves qui y sont inscrits soient plus motivés
et plus assidus, qu'ils aient acquis une plus grande discipline personnelle
et un sentiment plus fort d'appartenance et de fierté, et qu'ils entretiennent
de meilleures relations avec les enseignants et enseignantes26.
Ces aspects positifs ne sont pas négligeables, mais le défi pédagogique
n'est encore que partiellement relevé.
Dans l'Exposé de la situation, nous
avions émis des réserves au sujet du régime d'apprentissage
tel qu'il était conçu. Les caractéristiques du nouveau
régime adopté en juin 1996 par la Société québécoise
de développement de la main-d'oeuvre (SQDM), et qui s'appuie sur l'engagement
des comités sectoriels, en font une véritable voie alternative
à la formation professionnelle en établissement qui mérite
d'être encouragée27. C'est
un régime de formation alternée (école-entreprise), qui
est accessible aux élèves ayant réussi leur 3e secondaire
et qui comprend des cours de formation générale donnés
par l'école et des cours dans une spécialité donnés
par l'entreprise. L'approbation des compétences prévues aux programmes
et la sanction décernée relèvent du ministère de
l'Éducation et sont les mêmes que celles prévues pour la
formation reçue dans un établissement scolaire, ce qui évite
la multiplication de «programmes-maison» dont la qualité et
la transférabilité seraient loin d'être acquises, minant
ainsi les efforts de valorisation de la formation professionnelle. Nous y voyons
une façon de répondre à la nécessité de
diversifier les modes de formation en faisant une place à des modes moins
exclusivement scolaires pouvant mieux répondre aux élèves
que la formation professionnelle intéresse. Nous sommes également
rassurés par le désir de la SQDM de procéder à
une mise en application progressive du régime d'apprentissage.
Au Québec, les pratiques de formation en alternance (études-travail)
et de collaboration entre l'école et l'entreprise sont relativement récentes
et il est possible qu'au moment de passer à l'action les résistances
se fassent plus nombreuses que ne le laisse prévoir l'enthousiasme des
débuts28 . Les difficultés qu'éprouvent
actuellement les établissements d'enseignement, aussi bien ceux du secondaire
que ceux du collégial, à trouver des milieux de travail qui acceptent
d'accueillir leurs stagiaires donnent à penser que l'extension du régime
d'apprentissage aura ses limites.
S'il est souhaitable de
resserrer le partenariat entre l'école et l'entreprise et de permettre
aux employeurs de jouer un rôle plus actif en matière de formation
professionnelle et technique, il ne faudrait pas en arriver, par une
sorte de fuite en avant, à réduire le rôle des établissements
scolaires au seul apprentissage théorique tout en comptant sur les
entreprises pour donner une formation spécialisée, mandat qu'elles
sont loin d'être prêtes à assumer. Les établissements
scolaires sont actuellement davantage en mesure que bon nombre d'entreprises
de répondre aux besoins de formation dans beaucoup de secteurs. Dans
cet ordre d'idées, il nous paraît toujours opportun et réaliste
d'enrichir la formation professionnelle et technique donnée dans les
établissements scolaires en y introduisant l'alternance et en suscitant
des occasions variées d'apprentissage au moyen de stages sur le terrain.
À l'instar du comité Pagé29
, nous considérons qu'il faut, le plus possible, concevoir les programmes
de la formation professionnelle du secondaire et ceux de la formation technique
du collégial dans un continuum. Actuellement, les élèves
qui optent d'abord pour le diplôme d'études professionnelles (DEP)
et qui, par la suite, choisissent de faire des études collégiales
doivent se payer des détours coûteux du côté de la
formation générale du secondaire, sans compter qu'ils répètent
une partie de leurs apprentissages, faute de se voir reconnaître les connaissances
acquises dans l'étude de leur spécialité. La possibilité
que le DEP débouche non seulement sur le marché du travail mais
aussi sur la poursuite d'études collégiales constitue d'ailleurs
une excellente façon de valoriser cette filière, étant
donné que bon nombre de jeunes la fuient parce qu'ils ne veulent pas
se résigner à interrompre leurs études avant le collégial
bien que l'idée de les poursuivre à la formation générale
ne les motive guère30. L'élaboration
de programmes intégrés secondaire-collégial est en cours,
quatorze consortiums formés de commissions scolaires et de cégeps
ayant reçu l'autorisation de la ministre de l'Éducation de préparer
des projets en vue d'une expérimentation à partir de septembre
1997. Nous nous réjouissons de cette initiative qui, de plus, comporte
des avantages non négligeables sur le plan de la rationalisation de l'offre
de formation. Il nous paraît sage de procéder par projets-pilotes
et de bien tirer les leçons de ces expériences avant de songer
à étendre la formule qui, à première vue, s'annonce
prometteuse. Il faudra à cet égard apporter toute l'attention
nécessaire à l'évaluation de l'expérimentation.
Ce continuum devrait s'étendre jusqu'à l'enseignement universitaire.
À ce jour, les efforts pour mettre au point une filière continue
de formation technologique ont surtout été faits par l'École
de technologie supérieure. Ce déplafonnement de la formation technique
explique pour beaucoup le fait que 20 p. 100 des titulaires d'un diplôme
d'études collégiales (DEC) technique, prévu pour être
terminal, font des études universitaires. Nous croyons que ces expériences
d'harmonisation des programmes des divers ordres d'enseignement gagneraient
à être étendues à d'autres secteurs.
Les échanges de
vues auxquels ont donné lieu les assises régionales et nationales
nous ont toutefois sensibilisés à la nécessité,
et ce, pour ne pas compromettre les efforts de valorisation de la formation
professionnelle en l'associant trop étroitement aux élèves
en difficulté, de bien distinguer la formation professionnelle proprement
dite des cheminements particuliers de formation, comme le programme Insertion
sociale et professionnelle. Cette dernière voie s'adresse aux élèves
qui ne peuvent satisfaire aux exigences de formation générale
fixées pour l'accès à la formation professionnelle. Nous
croyons qu'il faut maintenir les cheminements particuliers de formation
qui préparent ces élèves à intégrer le marché
du travail et à y occuper des fonctions d'aide mais qu'il est
effectivement sage de ne pas les assimiler à des voies de formation
professionnelle.
La situation est moins claire en ce qui a trait à l'opportunité
de recréer une voie de formation plus courte, qui pourrait être
accessible plus tôt, par exemple après la 2e secondaire,
et qui préparerait les élèves à exercer des métiers
semi-spécialisés. Certains, par crainte de faire renaître
le spectre du «professionnel court» tant décrié, préfèrent
que cette voie, à mi-chemin entre les fonctions d'aide et les métiers
spécialisés, ne soit pas créée. D'autres se montrent
sceptiques à l'égard des besoins de qualification et des possibilités
d'emploi de ces quelque 200 métiers recensés par le ministère
de l'Éducation pour lesquels il n'existe actuellement pas de programmes
sanctionnés par un DEP et qui constitueraient le bassin potentiel de
ces programmes de formation courte.
Le volet 2 du Programme
expérimental de diversification des voies offertes aux jeunes de la formation
professionnelle, expérimenté en 1995-1996 dans 40 commissions
scolaires, occupe précisément ce créneau31
. Les programmes de formation qui sont conçus par les commissions scolaires
doivent répondre à un besoin local d'emploi défini avec
la collaboration de la SQDM; ils doivent également être élaborés
avec le concours des entreprises à partir de la description des tâches
et des compétences que leur fournissent les commissions scolaires. L'apprentissage
des compétences propres à un métier donné se fait
en entreprise et l'évaluation de celles-ci est confiée à
la personne qui assure le parrainage au moyen d'instruments fournis par la commission
scolaire. La formation dans la langue d'enseignement, dans la langue seconde
et en mathématique doit être assurée au moyen des programmes
élaborés par le Ministère. Après un an d'expérimentation,
les commissions scolaires participantes estiment qu'il est opportun de maintenir
ce volet. Il est toutefois permis de s'interroger sur sa capacité
de représenter une véritable avenue de qualification professionnelle,
étant donné que la majorité des élèves recrutés
avaient déjà connu des difficultés d'apprentissage suffisamment
sérieuses pour être inscrits antérieurement à des
cheminements particuliers de formation et que le personnel enseignant qui a
été associé à l'expérimentation ne venait
pas de la formation professionnelle, mais surtout de l'adaptation scolaire et
de la formation générale. Le rapport d'évaluation de ce
programme expérimental s'en tient, pour l'essentiel, à la description
des aspects relatifs à la mise en oeuvre du projet mais ne nous apprend
rien sur les compétences acquises par les jeunes, sur leur satisfaction
ou sur celle de leur employeur à cet égard, pas plus qu'il n'évalue
les répercussions que cette formation a eue sur leur cheminement scolaire
ou professionnel. Nous considérons donc qu'il faudra, dans la poursuite
de l'expérimentation, apporter plus de soin au recrutement des élèves
et du personnel enseignant pour que cette filière soit plus conforme
à ses objectifs de formation dans les métiers semi-spécialisés;
nous estimons également qu'il faudra étendre la portée
de l'évaluation de ce programme.
Au cours des assises régionales,
on a fait état dans bon nombre de régions - et avec plus d'acuité
encore chez les anglophones - des obstacles à l'accessibilité
que constitua˙ient le caractère limité de la carte des options
professionnelles de même que l'imposition de contingentements. Comme nous
l'avions souligné dans l'Exposé de la situation, nous croyons
qu'un système scolaire ne peut se passer d'ajuster sa formation en fonction
de l'évolution prévisible de l'emploi, tant sur le plan quantitatif
(nombre d'emplois) que sur le plan qualitatif (nature des emplois et compétences
qu'ils exigent), ce qui suppose que l'on investisse dans le raffinement des
outils de planification. Par ailleurs, une fois ces balises prises en considération,
nous croyons qu'il faut résister à la tentation d'accoler trop
étroitement l'offre de formation à la demande de main-d'oeuvre.
Comme certains participants et certaines participantes nous l'ont rappelé,
une main-d'oeuvre dont la qualification excède les besoins immédiats
du marché du travail ne doit pas être vue uniquement comme une
source de chômage ou de sous-emploi: elle peut devenir le moteur de la
création d'emplois dans une région et ainsi contribuer au premier
chef à la mise en valeur de celle-ci. Il est clair que les mécanismes
actuels obligent bon nombre d'élèves des régions à
faible densité démographique à s'expatrier. Le régime
d'aide financière est loin de compenser toutes les dépenses engagées
et conduit aussi à un endettement plus élevé de ces populations.
Il semble que les principes sur lesquels on s'est appuyé pour établir
la carte des options soient trop empreints de la perspective de rationalisation
financière et qu'ils ne tiennent pas suffisamment compte des besoins
réels des régions. Leur révision s'impose donc. De plus,
il faudrait considérer davantage les besoins de certaines catégories
d'élèves. Par exemple, l'accès des élèves
handicapés à la formation professionnelle suppose des efforts
d'adaptation des lieux physiques, du matériel et des méthodes
pédagogiques. Nous appuyons aussi l'idée qu'une attention particulière
doit être apportée à la diversification des choix de carrière
des filles qui sont encore peu nombreuses à s'inscrire aux différents
programmes de formation à caractère technologique.
Enfin, nous avons toujours la conviction qu'il est nécessaire de reconstituer
une équipe d'enseignantes et d'enseignants permanents et bien formés
dans le secteur de la formation professionnelle - les deux tiers d'entre eux
travaillent actuellement à temps partiel ou sont rémunérés
à taux horaire32 - de façon à
développer une expertise locale, tant pour la conception des programmes
et la révision des pratiques pédagogiques que pour établir
de nouvelles relations avec le monde du travail.
26. Sources:
«La voie technologique: une mesure efficace pour contrer le décrochage
scolaire», dans Le Bus, Association québécoise des
utilisateurs de l'ordinateur au primaire et au secondaire, vol. 14, no
1, sept. 1996, p. 29; Yves BRAIS. Observation du cheminement des élèves
inscrits en Voie technologique durant la phase d'expérimentation (septembre
1990, 1991 et 1992), Direction de la recherche, ministère de l'Éducation,
avril 1995, 4 p.; Claudine AUDET. La concomitance de la formation générale
et de la formation professionnelle au secondaire: exploration d'un nouveau mode
d'organisation, Conseil supérieur de l'éducation, 1996, 91 p.
27. SOCIÉTÉ
QUÉBÉCOISE DE DÉVELOPPEMENT DE LA MAIN-D'OEUVRE. Le
régime d'apprentissage et ses caractéristiques, SQDM, juin
1996, 4 p.
28. Claudine
AUDET. L'alternance en formation professionnelle au secondaire: défis,
limites et conditions de réalisation, Conseil supérieur de
l'éducation, 1995, 73 p.
29. GROUPE
DE TRAVAIL SUR LA RELANCE DE LA FORMATION PROFESSIONNELLE DES JEUNES AU SECONDAIRE
ET DE LA FORMATION TECHNIQUE. La formation professionnelle chez les jeunes:
un défi à relever, ministère de l'Éducation,
1995, 71 p.
30. Michèle
VIOLETTE. La formation professionnelle du secondaire: une formation sans
les jeunes?, Direction de la recherche, ministère de l'Éducation,
1995, 130 p.
31. MINISTÈRE
DE L'ÉDUCATION. Programme expérimental de diversification des
voies offertes aux jeunes en formation professionnelle - Rapport d'évaluation
préliminaire, Direction générale de la formation professionnelle
et technique, ministère de l'Éducation, août 1996. Voir
aussi: Claudine AUDET. Vers un nouveau parcours de formation professionnelle
au secondaire: contexte et enjeux, Conseil supérieur de l'éducation,
1995, 95 p.
32. J.C.
BOUSQUET et R. OUELLETTE. Les enseignantes et enseignants en formation professionnelle
- Évaluation et perspectives de renouvellement, Document de travail,
ministère de l'Éducation, 1994, 14 p.
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