2.5 PROCÉDER
AUX RÉORGANISATIONS NÉCESSAIRES POUR MIEUX RÉPONDRE À
LA DEMANDE D'UN ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR DE MASSE
Dans les années
80, le Québec est entré dans l'ère de l'enseignement supérieur
de masse. Au cours des vingt dernières années, et particulièrement
au début de cette période, l'augmentation de l'effectif a été
considérable, au collégial comme à l'université.
Même si, depuis lors, on a pu constater une légère baisse
d'effectif à l'enseignement universitaire, les défis que pose
cet accès accru à la formation postsecondaire demeurent entiers.
Au collégial
Une réforme de l'enseignement
collégial a été entreprise il y a trois ans. Elle a été
précédée d'une série d'opérations33
: des consultations publiques menées pendant deux ans, sous la conduite
du Conseil des collèges, des commissions parlementaires sur le sujet
ainsi que des rapports d'organismes-conseils. Même si on en était
alors arrivé à la conclusion que le collégial était
là pour rester, la question de l'existence ou de la pertinence de cet
ordre d'enseignement distinct a ressurgi à maintes reprises, ce qui nous
a amenés à ne pas l'exclure du débat. Force est de reconnaître
que les consultations publiques nous conduisent encore aujourd'hui aux mêmes
résultats. En effet, dans toutes les régions, les personnes qui
ont participé aux conférences ont réaffirmé la pertinence
de maintenir l'enseignement collégial. Elles y voient un moyen de favoriser
l'accès à l'enseignement supérieur, particulièrement
en région. Elles considèrent que le collégial constitue
une période de transition et de maturation essentielle pour les élèves,
notamment du point de vue de l'acquisition de l'autonomie dans l'apprentissage
et de l'orientation scolaire et professionnelle. La cohabitation des programmes
préuniversitaires et techniques ainsi que la formation générale
commune sont présentées comme des caractéristiques valables
qu'il faudrait préserver. De même, le fonctionnement en réseau
- qui assure, dit-on, une certaine équivalence de la formation et évite
les dédoublements coûteux, par exemple en matière d'élaboration
de programmes - est perçu positivement. Nous endossons cette analyse
et proposons de maintenir l'enseignement collégial et ses caractéristiques
actuelles: cohabitation de la formation technique et préuniversitaire,
formation générale commune et fonctionnement en réseau.
Il est bon de rappeler
ici les principales caractéristiques des mesures de renouveau mises
en place. Le curriculum de formation générale est redéfini
et remodelé, de façon qu'une meilleure formation soit donnée
dans tous les domaines. Pour assurer l'atteinte des standards et l'intégration
ordonnée des différentes disciplines constituant le programme
d'études, des dispositifs nouveaux sont mis en place: détermination
des objectifs du programme en fonction des compétences attendues avant
la détermination des disciplines, fixation des standards par le Ministère,
épreuve-synthèse terminale par programme d'études, épreuve
unique terminale de français, possibilité pour le Ministère
d'établir, à son gré, des examens terminaux dans les autres
matières de la formation générale. Pour tenir compte de
réalités différentes des filières techniques et
préuniversitaires, des éléments de différenciation
sont mis en place dans la formation générale et dans le processus
d'élaboration des programmes. Pour permettre une augmentation de la diplomation,
la mise à niveau des connaissances pour les élèves plus
faibles est consacrée. Des actions de concertation avec les
ordres d'enseignement voisins sont mises en oeuvre: rationalisation et articulation
des programmes professionnels du secondaire et des programmes techniques du
collégial, articulation entre les programmes préuniversitaires
du collégial et les programmes universitaires. En vertu de la loi,
les établissements doivent se donner de nouveaux instruments plus officiels
et plus explicites rendant compte de la manière dont ils s'acquittent
de certaines de leurs responsabilités: précision dans la loi des
mandats de la nouvelle commission des études et des responsabilités
des conseils d'administration en matière d'enseignement, de politiques
d'évaluation des apprentissages, d'élaboration et d'évaluation
des programmes, d'embauche, d'intégration et d'évaluation du personnel.
Enfin, une commission d'évaluation dotée d'un pouvoir d'enquête
est établie; elle a le mandat d'évaluer, dans chaque établissement
d'enseignement collégial, les politiques pédagogiques, les programmes
d'études ainsi que leur mise en oeuvre.
Il est difficile pour nous
d'apprécier les effets réels des nouvelles mesures mises en place.
Il faut laisser le temps accomplir son oeuvre lorsqu'on fait des changements
d'une telle ampleur. C'est pourquoi nous ne nous aventurerons pas à
proposer des changements à la pièce, pour ne pas compromettre
une réforme qui vient à peine de commencer et dont les visées
et les voies d'action nous paraissent justes et qui, de plus, comporte des instruments
valables pour un ajustement permanent.
Nous croyons toutefois
utile de souligner certains aspects qui méritent une attention plus
soutenue et qui ne sont pas explicitement pris en considération dans
les mesures de renouveau actuelles. Selon nous, il faut: améliorer
l'accessibilité géographique à la formation; s'assurer
que les activités de mise à niveau n'occupent pas un espace démesuré,
qui pourrait compromettre l'accomplissement de la mission de formation du collégial;
soutenir la démarche d'orientation des élèves pour éviter
les cheminements erratiques, tout en maintenant la souplesse actuelle du système
qui ne pénalise pas à outrance les personnes qui changent d'orientation;
favoriser la poursuite d'études en formation technique en aménageant
des passerelles avec l'université ou en ouvrant la possibilité
de formations technologiques de plus de trois ans au collégial; assurer
une meilleure réponse aux besoins des adultes; améliorer la formation
psychopédagogique des enseignantes et enseignants. Ces attentes à
l'endroit de l'enseignement collégial ont été intégrées
aux autres chantiers du présent rapport. C'est pourquoi nous ne nous
étendrons pas davantage sur ces sujets.
À l'enseignement universitaire
Nous devons admettre que
l'intention de la Commission de tout mettre sur la table et de soumettre au
débat public tous les pans du système a reçu un accueil
plutôt mitigé de la part d'un bon nombre de membres de la communauté
universitaire, notamment au sein de l'administration et du corps professoral.
Certains n'ont pas hésité à mettre en doute la crédibilité
du processus que nous suivions. Tout en reconnaissant la complexité des
situations à analyser, nous nous refusons à soustraire au débat
démocratique un ordre d'enseignement qui est considéré
chez nous comme un bien public, financé à plus de 70 p. 100
par l'État. Nous avons par ailleurs constaté avec satisfaction
que, au fil de nos consultations, le milieu universitaire s'était engagé
plus activement dans les débats. Nous avons également puisé
avantageusement dans les travaux de certains chercheurs universitaires qui posent
un regard critique sur les modes d'organisation et les pratiques en vigueur
dans leur milieu34 . Si nous sommes, dans bien
des cas, encore loin des solutions et même des convergences sur la lecture
des réalités, nous estimons avoir avancé, à tout
le moins, dans la mise au jour des problèmes et dans la clarification
du sens à donner à une éventuelle réforme de l'université.
À l'instar des participantes
et participants aux assises régionales et nationales, nous croyons qu'il
est pertinent de maintenir les trois volets de la mission universitaire
- enseignement, recherche-création et services à la collectivité
- ainsi que la fonction critique des universitaires. D'autre part, il nous semble
nécessaire de rappeler les problèmes majeurs qui ont été
relevés et pour lesquels des solutions doivent être apportées.
Tout d'abord, il est clair que la mission d'enseignement, en particulier
au premier cycle, ne reçoit pas toute l'attention qu'elle mériterait.
Un indice de cette dévalorisation: des professeurs de carrière
tendent à fuir l'enseignement de premier cycle pour se consacrer à
la recherche et à l'enseignement aux cycles supérieurs, qui sont
plus compatibles avec leurs activités de chercheur. Comme l'a montré
le rapport du Vérificateur général35,
la prestation moyenne d'enseignement, qui devrait être de quatre cours
par année, tend à être perçue comme un plafond; elle
est réduite dans les faits à près de trois cours, compte
tenu que la modulation de la tâche se traduit le plus souvent par un dégrèvement
d'enseignement pour les professeurs qui font de la recherche, dégrèvement
qui n'est pas compensé par une augmentation de la tâche d'enseignement
de celles et ceux qui n'en font pas, mais qui trouve sa contrepartie dans l'embauche
de chargés de cours. Si les parcours individuels des professeurs sont
ainsi, c'est que les structures existantes non seulement le tolèrent
mais y invitent. Étant donné qu'on ne tient à peu près
pas compte de l'expérience ni du rendement pédagogiques au moment
de l'embauche, de l'évaluation ou de la promotion des professeurs, le
message est très clair: il vaut mieux investir dans la recherche et les
publications que dans l'enseignement pour assurer son avenir. Cette question
n'est pas nouvelle, mais les solutions tardent à venir.
Par ailleurs, comme
on se préoccupe peu de la formation psychopédagogique des professeurs
et qu'on accorde peu de soutien à la recherche à caractère
pédagogique, le cours magistral demeure omniprésent et le
recours aux nouvelles technologies pour soutenir l'enseignement et l'apprentissage
reste plutôt marginal dans beaucoup de secteurs de formation. Le laisser-faire
quant aux conditions d'encadrement pédagogique et de réussite
des étudiants figure également au nombre des problèmes.
Il n'est pas sans lien avec le fait que celles et ceux qui assument une part
importante de l'enseignement de premier cycle, les chargés de cours,
ne sont que partiellement intégrés à la vie de l'établissement,
et que les programmes, tels qu'ils sont conçus, ne peuvent servir de
cadre au cheminement de l'étudiant. La démocratisation a donné
accès à l'université à des étudiantes et
étudiants dont les acquis et les champs d'intérêt sont des
plus divers. L'institution ne semble pas encore s'être adaptée
sur le plan pédagogique à cette nouvelle réalité.
Alors que les critères d'admission ne sont pas toujours très stricts,
du moins dans certains programmes - parce qu'on veut donner sa chance au coureur
et que la recherche de financement se traduit par la course à la clientèle ,
les étudiantes et étudiants les moins bien préparés
en arrivent à ne plus pouvoir faire face aux exigences de réussite,
faute d'un soutien adéquat. Ce laxisme pourrait conduire à une
remise en question de certaines avancées de la démocratisation.
La fréquentation universitaire viendra-t-elle à baisser s'il continue
à y avoir autant d'appelés, mais si peu d'élus?
La situation des chargés
de cours est révélatrice de la façon dont les universités
ont assumé leur mission d'enseignement et son articulation avec la recherche.
Alors qu'au départ on avait surtout recours à ce personnel d'appoint
pour s'assurer des compétences complémentaires de praticiens et
d'experts faisant carrière en dehors de l'université et pour composer
avec les fluctuations de l'effectif étudiant, de nos jours, celui-ci
est en plus grand nombre et ses fonctions ont changé. Dans un contexte
de restrictions budgétaires où les établissements universitaires
voulaient maintenir l'offre de formation - à la fois pour en garantir
l'accessibilité aux étudiantes et étudiants et pour permettre
le maintien de leur financement, étant donné que celui-ci est
établi pour l'essentiel en fonction du volume de l'effectif , ceci
sans augmenter la tâche professorale d'enseignement, voire en la diminuant,
bon nombre d'entre eux ont été amenés à confier
une part importante de l'enseignement de premier cycle à des chargés
de cours. Cette stratégie d'organisation de l'enseignement montre que
la réalité s'éloigne passablement du discours sur la
nécessaire intégration des volets enseignement et recherche et
sur leur caractère indissociable dans les activités et la tâche
des professeurs. Dans les faits, au premier cycle, ces deux volets de la
mission sont largement dissociés et assumés par des catégories
de personnel distinctes qui n'entretiennent d'ailleurs que peu de relations
professionnelles. À cela s'ajoute une autre réalité qui
tarde à être reconnue: tous les professeurs ne sont pas des chercheurs
actifs tout au long de leur carrière. Il est alors permis de se demander
ce qui justifie le caractère plutôt homogène et indifférencié
de la tâche professorale.
L'importance de fait
de la contribution des chargés de cours à l'enseignement de premier
cycle oblige à une meilleure reconnaissance de leur rôle et à
des efforts pour favoriser leur intégration à la vie universitaire.
S'il ne faut pas négliger de prévoir des passerelles avec la carrière
professorale, il paraît peu réaliste, étant donné
la situation financière actuelle des universités, de penser que
tous les chargés de cours pourront devenir des professeurs. Il semble
tout aussi peu probable que le corps professoral puisse suffire à la
tâche et assumer entièrement l'enseignement à tous les cycles,
ce qui conduirait à la disparition des chargés de cours. Cela
ne pourrait se faire qu'en augmentant considérablement le nombre d'étudiantes
et d'étudiants par groupe - qui, selon eux, est déjà trop
élevé - et la charge d'enseignement des professeurs, ce qui paraît
peu vraisemblable. Il faut donc reconnaître que, du moins à court
et à moyen terme, et ce, de façon significative dans la plupart
des universités, les chargés de cours sont là pour rester,
et que leur intégration pédagogique (participation aux corps décisionnels
de l'université à tous les paliers, à l'élaboration
des programmes et des cours, au développement pédagogique et à
l'encadrement des étudiantes et étudiants) est un moyen d'améliorer
la qualité de la formation. La création d'un statut de chargé
d'enseignement paraît une solution valable dans certaines universités,
mais il n'existe pas à cet égard de solution unique pouvant convenir
à tous les établissements et à tous les secteurs de formation.
La reconnaissance du rôle pédagogique des chargés de cours
ne dispense toutefois pas les établissements universitaires des efforts
à faire pour stimuler la participation des professeurs ayant un poste
permanent à l'enseignement de premier cycle.
En ce qui a trait aux
programmes d'études, nous avions souligné dans l'Exposé
de la situation que le degré de spécialisation attendu des
programmes de premier cycle était loin de faire consensus, l'université
étant ballottée entre des attentes contradictoires, celles
des ordres professionnels, qui veulent des programmes répondant à
leurs besoins propres, celles des étudiantes et étudiants, qui
résistent aux formations trop pointues mais qui demandent des programmes
leur assurant une intégration professionnelle - ce qui se comprend aisément
puisque la grande majorité d'entre eux ne vont pas au-delà du
baccalauréat , celles des professeurs, qui ont tendance à
concevoir le premier cycle comme une étape préparatoire aux études
supérieures. Nous avions à ce moment émis l'hypothèse
d'une différenciation des baccalauréats, ceux-ci se scindant en
deux voies, après un tronc commun de base, selon que les étudiantes
et étudiants se dirigeaient vers la pratique professionnelle ou vers
les études supérieures. Cette hypothèse n'a pas tellement
suscité l'adhésion. Il semble que la conciliation des attentes
passe plutôt par un dosage équilibré d'une base disciplinaire
large et d'une composante de spécialisation, la première se situant
plutôt en début de baccalauréat.
Mais ce qu'on reproche
avant tout aux programmes universitaires, c'est leur manque de cohérence,
qui est dû à leur mode d'élaboration. Ces derniers seraient
trop souvent constitués d'une liste de cours déterminée
à partir des domaines de spécialisation et des champs d'intérêt
des professeurs plutôt qu'en fonction des compétences à
développer chez les étudiantes et étudiants en vue d'assurer
leur préparation et leur insertion professionnelles. On se retrouve ainsi
avec une série de programmes qui sont établis d'après les
préférences individuelles des professeurs plutôt que selon
une stratégie concertée de formation. Au-delà des exigences
formelles de la planification de l'offre de cours, l'unité-programme,
comme lieu de coordination des activités pédagogiques et comme
structure favorisant l'intégration des apprentissages des étudiantes
et étudiants, fait cruellement défaut. À cet égard,
le département semble être davantage un lieu de distribution des
tâches plutôt qu'un lieu où se discutent les questions qui
portent sur l'enseignement, la recherche ou les services à la collectivité.
La nécessité
de rationaliser l'offre de formation est reconnue de tous. Au cours des
États généraux, la position des administrations universitaires
a évolué sur ce point. Elles ont d'abord soutenu que le contexte
budgétaire conduirait automatiquement à la «réingénierie»
recherchée et que les établissements universitaires pouvaient
s'entendre entre eux à ce sujet; les étudiantes et étudiants,
de leur côté, réclamaient une intervention plus vigoureuse
du ministère de l'Éducation ou encore la mise sur pied d'une structure
multipartite qui verrait au partage des mandats et des programmes entre les
établissements universitaires. Au cours des assises nationales, la Conférence
des recteurs et des principaux des universités du Québec (CREPUQ)
a finalement proposé d'instituer une commission multipartite sur l'examen
de la pertinence et de la complémentarité des programmes universitaires.
Il s'agit d'une heureuse initiative, même si nous estimons que le mandat
de cette commission est loin d'épuiser les aspects de l'organisation
universitaire qui méritent un examen public plus approfondi.
Nous sommes également
sensibles aux attentes exprimées relativement à une plus grande
flexibilité de l'offre de formation postsecondaire. Par exemple,
à partir du moment où les programmes du collégial et ceux
de l'enseignement universitaire seraient mieux harmonisés - plusieurs
souhaiteraient que les programmes des deux ordres d'enseignement soient conçus
dans l'optique d'un continuum de cinq ans , serait-il possible qu'un cégep
en région puisse offrir la première année d'université?
Nous sommes conscients qu'il faut éviter le développement anarchique
et les guerres de territoire entre les ordres d'enseignement (les centres universitaires
occupant en certains endroits ce créneau), mais ces avenues méritent
néanmoins d'être explorées en gardant à l'esprit
la rationalisation de l'offre de formation et l'accessibilité à
l'éducation.
En ce qui a trait à
la mission de recherche, le Québec a fait le choix de confier aux universités
un mandat important en matière de recherche et de transfert technologique.
Compte tenu du sous-développement de la recherche dans les entreprises
et les instituts spécialisés, les universités jouent davantage
un rôle de suppléance sur ce plan. Les débats tenus dans
le cadre des États généraux convergent vers le refus
de spécialiser certaines universités en recherche et de demander
aux autres de s'en tenir à l'enseignement de premier cycle. La plupart
des intervenants souhaitent une spécialisation selon les créneaux
développés par chacune des universités, tant en enseignement
qu'en recherche, plutôt qu'une différenciation étanche à
partir des volets de la mission ou des cycles d'études. Ce choix nous
paraît judicieux à ce stade-ci de l'évolution des universités
québécoises.
Comme nous l'avions évoqué dans l'Exposé de la situation,
nous partageons les craintes exprimées par les étudiantes
et étudiants et les professeurs concernant les risques de dérive
vers la recherche commanditée et trop étroitement branchée
sur les besoins de l'industrie, au détriment de la recherche fondamentale
ou d'une recherche appliquée dont les résultats pourraient être
réinvestis dans les activités de formation. Il ne faut pas que
des pans entiers de l'activité humaine et sociale soient laissés
dans l'ombre. En 1993-1994, près des deux tiers (64,8 p. 100)
de l'ensemble des revenus destinés à la recherche subventionnée
provenaient du financement public, ce qui représentait plus de 350 millions
de dollars36. Nous ne croyons pas que le
financement à cent pour cent par les fonds publics soit la seule solution
pour garantir l'autonomie et l'indépendance des activités de recherche
universitaire. Il faut plutôt songer à une politique claire
en matière de recherche, politique qui préciserait les exigences
des activités de recherche conduites dans les universités (notamment
en ce qui concerne leurs liens avec la formation de la relève) et qui
clarifierait la responsabilité sociale et les obligations des entreprises
ou des organismes qui font appel aux universités pour la recherche ou
le transfert technologique. Actuellement, au sein des établissements,
des politiques en matière d'éthique sont en train d'être
implantées; elles commencent d'ailleurs à faire partie des exigences
des organismes subventionnaires. Nous y voyons un pas dans la bonne direction.
Parallèlement, l'université doit rester à l'écoute
des besoins de son milieu, ce qui ne signifie pas qu'elle doive pour autant
s'en tenir à son environnement immédiat. La pertinence sociale
et économique de la recherche universitaire est remise en question par
bon nombre de personnes. Si les universitaires peuvent être garants
pour une bonne part de la qualité de la recherche, par des mécanismes
d'évaluation par les pairs, ils ne sauraient à eux seuls en évaluer
la pertinence. Cette question pourrait se poser avec plus d'acuité encore
dans les années à venir, en raison de l'expansion de sites non
universitaires de production de connaissances - collèges, instituts,
agences gouvernementales, laboratoires industriels - où la qualité
est aussi mesurée au moyen de critères de pertinence ou d'utilité37
. Dans le cadre des États généraux, certains groupes communautaires
ont invité les universités à traduire leur mission de
services à la collectivité par des recherches qui soient utiles
aux citoyennes et aux citoyens des milieux populaires. Dans le contexte
actuel qui appelle à la solidarité sociale, nous sommes d'avis
qu'il faudrait renouer avec cette préoccupation qui semble s'être
atténuée avec le temps.
La question de l'imputabilité des universitaires et des universités
a été portée à notre attention à maintes
reprises, en particulier par des étudiantes et étudiants. Ils
déplorent que l'engagement de certains professeurs dans des activités
professionnelles rémunérées à l'extérieur
de l'université les conduise à négliger leurs responsabilités
professorales. Il est difficile de mesurer l'ampleur de ce phénomène,
d'autant plus que, comme le soulignait le Vérificateur général38
, dans la plupart des cas, les universités n'ont pas l'information nécessaire
pour évaluer si les activités externes d'un professeur peuvent
nuire à l'accomplissement de sa tâche. Les universités assurent
peu le suivi des modalités de déclaration de ces activités
prévues aux conventions collectives. Nous croyons qu'un meilleur encadrement
de l'exercice des fonctions de travail des professeurs s'impose et, à
cet égard, que l'exclusivité de services doit faire partie des
mécanismes à examiner.
Nous estimons que la reddition de comptes est un corollaire du financement
public accordé à l'université. Les administrations
universitaires soutiennent que les mécanismes existants - données
de gestion accessibles au public, dépôt annuel des états
financiers à l'Assemblée nationale, présentation d'un rapport
de performance et d'un rapport sur leurs perspectives de développement
devant la Commission parlementaire de l'éducation - sont suffisants et
qu'il faut respecter leur autonomie. Nous sommes d'avis que ces mécanismes,
pour la plupart très récents, peuvent assurer une plus grande
transparence. Par ailleurs, cela ne dispense pas la CREPUQ d'instaurer un
mécanisme d'évaluation externe, comme l'a proposé le
Conseil supérieur de l'éducation39
. Nous considérons aussi que l'État, sans tomber dans le
piège de la centralisation à outrance, devrait disposer de
leviers, aut˙res que celui du financement, pour participer à la planification
et aux orientations des activités de l'enseignement universitaire et
assurer une meilleure coordination de ce réseau.
Comme il reste encore beaucoup
de questions à approfondir, nous proposons la mise sur pied d'une commission
sur la mission, l'organisation et le développement du réseau universitaire,
dont le mandat serait le suivant: a) examiner les moyens de mieux assurer la
mission d'enseignement, en particulier quant à l'organisation de l'enseignement
au premier cycle, en vue d'accroître la persévérance
et la réussite des étudiantes et étudiants; b) clarifier
le statut et la tâche des catégories de personnel engagées
dans l'enseignement de premier cycle (notamment, les professeurs et les chargés
de cours), en examinant entre autres les liens entre l'enseignement et la recherche;
c) faire le point sur les programmes de premier cycle (visées, modes
d'élaboration, cohérence, continuum avec le collégial,
mécanismes d'approbation); d) soutenir la mise en place de mécanismes
visant la rationalisation et la complémentarité de l'offre de
programmes; e) examiner la possibilité d'accroître la flexibilité
de l'offre de formation universitaire de façon à en améliorer
l'accessibilité; f) déterminer les balises pouvant guider l'élaboration
d'une politique d'ensemble en matière de recherche universitaire; g)
examiner l'orientation que devraient prendre les services à la collectivité
pour mieux répondre aux demandes sociales; h) évaluer les
mécanismes mis en place pour assurer l'imputabilité (interne et
externe) des établissements universitaires, dans le respect de l'autonomie
des établissements et dans le contexte d'un financement public; i) s'assurer
que les principes et les modalités qui président au financement
soient accordés aux choix faits en matière d'orientations de l'activité
universitaire.
Cette commission multipartite
(composée de personnes venant du milieu universitaire - direction, professeurs
et autres catégories de personnel, étudiantes et étudiants
- et du monde socio-économique) serait instaurée à l'initiative
du Ministère. Elle rendrait compte à la Ministre et à ses
membres et déposerait son rapport au plus tard en juin 1998.
33. CONSEIL
DES COLLÈGES. L'enseignement collégial: des priorités
pour un renouveau de la formation, Québec, 1992, 413 p.; MINISTÈRE
DE L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR ET DE LA SCIENCE. Des collèges
pour le Québec du XXIe siècle Orientations d'avenir
et mesures de renouveau, Québec, 1993, 39 p.; CONSEIL PERMANENT
DE LA JEUNESSE. Une cure de jeunesse pour l'enseignement collégial.
Avis, Québec, 1992, 79 p.; CONSEIL SUPÉRIEUR DE L'ÉDUCATION.
L'enseignement supérieur: pour une entrée réussie dans
le XXIe siècle, Avis, Sainte-Foy, 1992, 201 p.
34. Les
travaux de l'équipe de recherche sur l'organisation de la fonction enseignement
à l'université (EROFEU) nous ont été très
utiles: Denis BERTRAND et al. Doléances et demandes des étudiants
universitaires à la Commission des États généraux
sur l'éducation, Document de travail, mai 1996, 11 p.; Oser
revoir les modes d'organisation de l'enseignement de premier cycle, Essai,
mai 1996, 27 p.; L'organisation de la fonction enseignement de premier
cycle dans les universités québécoises francophones - témoignages
d'étudiants et d'observateurs, 1996, 71 p.; L'université
québécoise du troisième type - Dynamique vers l'an 2010,
mai 1995, 134 p. Voir aussi Georges LEROUX. «L'enseignement universitaire.
Tensions et défis d'une tâche en mutation», dans 25 ans
de syndicalisme universitaire, Syndicat des professeurs et professeures
de l'Université du Québec à Montréal, Analyses et
discussions, no 5, hiver 1996, pp. 153- 175; Fernand DUMONT.
Raisons communes, Boréal, 1995, pp. 155-159; CONSEIL SUPÉRIEUR
DE L'ÉDUCATION. Réactualiser la mission universitaire,
Avis, 1994, 78 p.
35. Rapport
du Vérificateur général à l'Assemblée Nationale
pour l'année 1994-1995, p. 204.
36. CONSEIL
SUPÉRIEUR DE L'ÉDUCATION. Le financement des universités,
Avis, 1996, p. 39.
37. Michael
GIBBONS et al. The New Production of knowledge. The Dynamics of Science and
Research in Contemporary Societies, 1994, 179 p.
38. Rapport
du Vérificateur général à l'Assemblée Nationale
pour l'année 1994-1995, p. 205.
39. CONSEIL
SUPÉRIEUR DE L'ÉDUCATION. Le financement des universités,
Avis, 1996, p. 67.
Retour
à la table des matières
|